Albert Cohen, Belle du seigneur

Posté par ribambelles le 8 décembre 2009

Belle du Seigneur , d’Albert Cohen

Albert Cohen, Belle du seigneur dans A-Litterature 9782070404025

LE grand roman à lire et à relire

 

Avant même d’arriver à la moitié de ce gros volume de 853 pages,  j’ai pu affirmer que c’est LE roman que j’emporterais sur une éventuelle île déserte. En voici quelques commentaires et extraits (en italique).

 

LE roman du XXè siècle, unique, «chef d’œuvre absolu» selon Joseph Kessel (et selon moi aussi). Mais attention! Ce n’est pas un roman qu’on est impatient de lire pour connaître la suite! L’histoire après tout n’a que peu d’importance. Si vous voulez simplement lire une histoire d’amour ou un roman à suspense allez voir ailleurs. Ce qui compte ici c’est l’exposition pleine d’ironie sarcastique de cette incroyable fresque sociale. On savoure chaque chapitre comme un bijou à la fois burlesque et poétique, qui nous fait pénétrer dans l’intime psychologie des personnages: Le couple d’amoureux Solal, beau, cynique, charmeur, et Ariane, romanesque et futile, dont on assiste à la naissance puis au déclin de la passion, le clan des Deume, arrivistes et serviles, les oncles juifs de Solal pittoresques et extravagants,…et tous les autres, tous des personnages remarquables, qui méritent le détour.

 

  • Voici le résumé du début:

 

Ariane d’Auble, jeune aristocrate protestante , candide et fantasque, a épousé Adrien Deume, un petit bourgeois étriqué qui travaille à la Société des Nations. Sa belle-mère est mesquine et son beau-père insignifiant. Solal, juif séducteur, ironique et grand prince, est le responsable hiérarchique d’Adrien Deume.

 

Le 1er mai 1935, vers midi, à Genève, « déguisé en vieux juif… pauvre et laid », Solal s’introduit chez Ariane. La jeune femme est horrifiée. Solal enlève son déguisement et lui déclare sa passion. Ariane lui résiste.

 

Puis Solal envoie Adrien Deume en mission à l’étranger pour trois mois. Il revoit Ariane et à l’issue d’un immense discours sur la séduction, Ariane finit par lui céder.

 

  • Voici un petit aperçu du personnage d’Adrien Deume, avec quelques extraits en italique:

 

Deume est un petit fonctionnaire planqué, minable, mesquin, frustré, rongé par une ambition bien au-dessus de ses moyens. L’auteur dépeint ce personnage dans toute sa médiocrité, d’une manière magistrale, en nous détaillant dans les moindres détails tous ses petits travers, sa futilité, ses calculs pitoyables, sa recherche de reconnaissance par tous les moyens. Une description unique et inégalable. Un régal!

 

Arrivé à son bureau, il passe tout son temps à imaginer des manigances compliquées et improbables en vue d’obtenir une promotion, se désintéresse des dossiers qu’il a à traiter et les relègue aux oubliettes avec des tergiversations incroyables et de piètres excuses.

 

Il accorde au luxe matériel un intérêt extrême, car c’est pour lui le symbole de la réussite et une compensation à toutes ses frustrations. « Il s’étira en gémissant, sourit à la montre-bracelet achetée le mois dernier mais toujours nouvelle à son coeur. Il l’examina à l’endroit et à l’envers, en frotta le verre, l’aima d’être parfaitement étanche. Neuf cents francs suisses, mais ça valait le coup. Encore plus belle que celle de Huxley, le snob qui ne vous saluait qu’une fois sur deux. Il s’adressa en pensée à son copain de Bruxelles, ce pauvre licencié es lettres de Vermeylen qui en ce moment enseignait la grammaire à des moutards, moyennant un traitement de famine, quelque chose dans les cinq cents francs suisses.

 

Dis donc, Vermeylen, regarde-moi un peu cette montre-bracelet, une Patek Philippe, la meilleure marque suisse, mon vieux, chronomètre de première classe, mon cher, avec bulletin officiel de marche, et sonnerie de réveil, tu vois, si tu veux je te la fais sonner, et cent pour cent étanche, tu peux te baigner avec, tu peux même la savonner si ça te fait plaisir, et pas du plaqué or, de l’or massif, dix-huit carats, tu peux vérifier le poinçon, deux mille cinq cents balles suisses, mon vieux!

 

Il eut un petit ricanement de plaisir et pensa avec sympathie à ce brave Vermeylen et à sa grosse montre en acier. »

 

Narcissique, orgueilleux jusqu’à la bêtise, Adrien Deume passe un temps fou à s’admirer dans tous les miroirs qu’il peut trouver: « Entré dans l’ascenseur, il se contempla dans la glace. Adrien Deume, fonctionnaire international, confia-t-il à son image, et il sourit. » … Et plus tard dans « le havre des toilettes, petit passe-temps légitime »: « …il alla se regarder dans la grande glace. Le poing sur la hanche, il s’ y aima. Ce complet à petits carrés marron clair faisait vraiment épatant et le veston dessinait bien la taille.

 

Adrien Deume, homme chic, confia-t-il une fois de plus à la glace tout en peignant tendrement ses cheveux chèrement lotionnés chaque matin à l’eau de quinine. »

 

De retour dans son bureau, et après s’être livré à d’ autres passe-temps futiles: « … il se regarda de nouveau dans son miroir de poche pour avoir une compagnie. Il aima son rond visage enfantin, ses yeux bleus convaincus qu’encadraient les grosses lunettes à monture d’écaille, approuva sa petite moustache en pinceau et sa barbe en collier courte et soignée, une barbe d’intellectuel en somme, mais d’intellectuel artiste. Parfait. La langue, chargée? Non, normale, rose à souhait. Parfait.

 

Pas mal, le sieur Deume. Bel homme vraiment, elle n’a pas à se plaindre, la légitime. »

 

La longueur du roman a parfois été critiquée ainsi qu’une tendance à la répétition, l’accumulation, mais ce sont justement la longueur et la densité des monologues, qui nous invitent à explorer de l’intérieur la psychologie des personnages, et cette redondance, qui permet au lecteur d’être littéralement et délicieusement englouti dans un univers cocasse, caricatural, parfois grotesque et pourtant sublime de vérité.

 

 

 

  • Voici la savoureuse annonce que le très excentrique oncle Saltiel écrit dans l’intention de trouver une épouse juive pour son neveu, (majuscules et points d’exclamation compris bien entendu!).

« Un oncle célibataire désire marier son Neveu d’une Grande Beauté Situation Splendide bien plus qu’ Ambassadeur, ce n’est rien à côté! Situation méritée et une Cravate de Commandeur! Je ne dis pas la couleur de la Cravate par discrétion! N’ayant comme petit défaut à sa Grande Beauté qu’une petite cicatrice à la paupière, chute de cheval, il m’a expliqué! Ayant l’habitude mondaine du cheval! Mais cette cicatrice est une chose de rien! Une petite ligne blanche ne se remarquant pas! Il a fallu l’oeil d’un oncle pour la voir! Mais enfin par honnêteté je dis la cicatrice! C’est son seul défaut! Un défaut ayant du charme! A part cela il est superbe! La candidate doit être Saine et sans Tares Cachées! Jeune! D’une Beauté Extraordinaire! Yeux de biche! Dents comme un troupeau de brebis tondues remontant de l’abreuvoir! Cheveux comme une bande de chèvres suspendues aux flancs de Galaad! Joues comme des moitiés de grenade! Et tout le reste! Mais très Sérieuse aussi! N’ayant pas eu des amourettes avec celui-ci puis celui-là! L’oncle n’aimant pas cela! D’une famille Israélite Bien Connue et Honorable! Ayant beaucoup de Jugement et pouvant donner de Bons Conseils et même qu’elle le Gronde un peu quelquefois! Cela ne fait rien pourvu que ce soit aimablement! Bref une Colombe et inutile de faire des feintes et prétendre qu’elle est Colombe si elle n’est pas Colombe car l’Oncle est Psychologue et il les passera toutes au Filtre de la Perspicacité! La Dot n’est pas nécessaire car le Neveu gagne des Sommes! Peu nous importe l’argent! Il nous faut Vertu et Beauté! Réponse à la Poste Restante de Genève aux initiales S.S.! Envoyez une photographie récente et non d’il y a dix ans car il nous la faut Jeune et Charmante! Bonne ménagère aussi et économe! Pas tout le temps à acheter des robes de Paris! Mais enfin s’il y a une dot nous ne la refuserons pas! Surtout dans l’intérêt de la Jeune Fille pour qu’elle ait son Indépendance et qu’elle n’ait pas l’ Humiliation de tout le temps l’assourdir de Demandes d’Argent avec Voix de Perroquet disant je n’ai pas ceci et je n’ai pas cela et il me faut un Nouveau Chapeau! Mais enfin ce n’est pas du tout indispensable! L’important étant qu ’elle soit Vertueuse et Raisonnable! Et qu’elle sache aussi se tenir Un Peu Tranquille et ne pas bavarder à tort et à travers comme Certaines Riches Assourdissantes! Mais tout de même qu’elle soit Instruite et qu’elle puisse tenir des Conversations Intéressantes! Musique! Poésies diverses! Enfin qu’elle ait un peu le Genre Moderne tout en allant à la Synagogue! Et que le porc n’entre jamais chez eux! Pas d’escargots et pas d’huîtres! D’ailleurs c’est malsain! Et qu’elle ne parle pas toujours de ses grandes relations comme font certaines de notre religion! Nous devrions inviter le femme du préfet et ainsi de suite! Qu’elle ne lui casse pas la tête car il est lui-même une Grande Relation et n’a pas besoin d’un Préfet! Chaque fois qu’il voit un Préfet il crache! Et qu’elle le laisse tranquille avec les cours de la Bourse! C’est vulgaire pour une femme! Et pas tous les soirs aller au Théâtre ou Danser! Et pas se pomponner tout le temps! Pas de rouge aux lèvres! Un peu de poudre suffit! Donc une Jeune Fille Parfaite! »

 

At the moment, I am reading « Belle du seigneur » and even if I am only in the middle of this 843 pages book, I can maintain that I would choose this very book to take with me on a possible desert island.

 

In Joseph Kessel’s opinion (and in mine too), it is an absolute masterpiece. But mind! It is not a novel you can’t stop reading because you want to know what will happen. The story is not very important. If you want to read a romance or a thriller, find something else. What is most important here, is the way the author Albert Cohen describes this unbelievable social panorama: sarcastic, ridiculous, funny, magistral! The characters are amazing: Solal, beautiful, cynical, charming, Ariane, romantic and frivulous, Adrien, pathetic and servile, Solal’s jewish uncles, colourfuls and eccentrics, …

 

 

On Amazon.com Review:

 

First published in Paris in 1968, Belle du Seigneur is considered the masterpiece of Albert Cohen, a Jew who served the Zionist leader Chaim Weizmann, who became Israel’s first Prime Minister, and worked for the Intergovernmental Committee on Refugees after World War II. This tortuous love story revolves around an adulterous affair between Sola, the ostentatious son of the Chief Rabbi of Cephalonia and Ariane d’Auble, a beautiful, blonde, Protestant aristocrat. Threatened by impending war and the growing anti-Semitism of Europe in the mid-1930s, the two struggle to keep passion alive. While Ariane molds herself into the perfection of femininity, Sola takes on a bitter cruelty that translates into revenge against the ostracism of himself and his people. 

 

 

  • Solal, Don Juan  très séduisant, est plein de mépris et d’amertume à l’égard des femmes « vertueuses »:

 

 

« Toute femme vertueuse à laquelle il est présenté, Don Juan éprouve pour elle peu de considération, … parce qu’il sait que lorsqu’il le voudra , hélas, cette convenable et sociale sera sienne et donnera force coups de reins et divers sauts de carpe dans le lit… »

Premier manège, avertir la bonne femme qu’on va la séduire. Déjà fait. C’est un bon moyen pour l’empêcher de partir. Elle reste par défi, pour assister à la déconfiture du présomptueux. Deuxième manège, démolir le mari. Déjà fait. Troisième manège, la farce de poésie. Faire le grand seigneur insolent, le romantique hors du social, avec somptueuse robe de chambre, chapelet de santal, monocle noir, appartement au Ritz et crises hépatiques soigneusement dissimulées. Tout cela pour que l’idiote déduise que je suis de l’espèce miraculeuse des amants, le contraire d’un mari à laxatifs, une promesse de vie sublime. Le pauvre mari, lui, ne peut pas être poétique. Impossible de faire du théâtre vingt-quatre heures par jour. Vu tout le temps par elle, il est forcé d’être vrai, donc piteux. Tous les hommes sont piteux, y compris les séducteurs lorsqu’ils sont seuls et non en scène devant une idiote émerveillée. Tous piteux, et moi le premier!

Rentrée chez elle, elle comparera son mari au fournisseur de pouahsie, et elle le méprisera. Tout lui sera motif de dédain, et jusqu’au linge sale de son mari. Comme si un Don Juan ne donnait pas ses chemises à laver! Mais l’idiote, ne le voyant qu’en situation de théâtre, toujours à son avantage et fraîchement lavé et pomponné, se le figure héros ne salissant jamais ses chemises et n’allant jamais chez le dentiste. Or, il va chez le dentiste, tout comme un mari. Mais il ne l’avoue pas. Don Juan, un comédien toujours en scène, toujours camouflé, dissimulant ses misères physiques et faisant en cachette tout ce qu’un mari fait ingénument. Mais comme il le fait en cachette et qu’elle a peu d’imagination, il lui est un demi-dieu. Ô les sales nostalgiques yeux de l’idiote bientôt adultère, ô sa bouche bée devant les nobles discours de son prince charmant porteur de dix mètres d’intestins. Ô l’idiote éprise d’ailleurs, de magie, de mensonge. Tout du mari l’agace. La radio du mari et son inoffensive habitude d’écouter les informations trois fois par jour, pauvre chou, ses pantoufles, ses rhumatismes, ses sifflottements à la salle de bains, ses bruits lorsqu’il se brosse les dents, son innocente manie des petits noms tendres, dans le genre chouquette, poulette ou tout simplement chérie à tout bout de champ, ce qui est dépourvu de piment et la met hors d’elle. Il faut à madame du sublime à jet continu.

« Elle est donc rentrée chez elle. Tout à l’heure, le séducteur l’entourait de guirlandes, l’appelait déesse des forêts et Diane revenue sur terre, et la voilà maintenant par le mari transformée en poulette, ce qui la vexe. Tout à l’heure, suave et charmée, elle écoutait le séducteur la gorger de sujets élevés, peinture, sculpture, littérature, culture, nature, et elle lui donnait délicieusement la réplique, bref deux cabots en représentation, et voilà que maintenant le pauvre mari en toute innocence lui demande ce qu’elle pense de la façon d’agir des Boulisson qu’ils ont eu à dîner il y a deux mois, et depuis, rien,silence, dîner pas rendu. Et le plus fort de café, c’est que j’ai appris qu’ils ont invité les Bourrassus! Les Bourrassus, qu’ils ont connus grâce à nous, tu te rends compte! Moi, je suis d’avis de couper les ponts, qu’est-ce que tu en dis? Et caetera, y compris le touchant, tu sais chouchou ça a bien marché avec le boss, il me tutoie. Bref, pas de sublimités avec le mari, pas de prétentieux échanges de goûts communs à propos de Kafka, et l’idiote se rend compte qu’elle gâche sa vie avec son ronfleur, qu’elle a une existence indigne d’elle. Car elle est vaniteuse, l’amphore.

Le plus comique, c’est qu’elle en veut à son mari non seulement de ce qu’il n’est pas poétique mais encore et surtout de ce qu’elle ne peut pas faire la poétique devant lui. Sans qu’elle s’en doute, elle lui en veut d’être le témoin de ses misères quotidiennes. Au réveil, la mauvaise haleine, la tignasse de clownesse ébouriffée et clocharde abrutie, et tout le reste, y compris peut-être l’huile de paraffine du soir et les pruneaux. Dans le compagnonnage de la brosse à dents et des pantoufles, elle se sent découronnée et elle en tient responsable le malheureux qui n’en peut mais.

 

 

 

 

 

 

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