Tristes tropiques (extraits)

Posté par ribambelles le 15 novembre 2009

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Notre ordure lancée au visage de l’humanité

Aujourd’hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud, où l’Asie toute entière prend le visage d’une zone maladive, où les bidonvilles rongent l’Afrique, où l’aviation commerciale et militaire flétrit la candeur de la forêt américaine ou mélanésienne avant même d’en pouvoir détruire la virginité, comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que nous confonter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique? Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n’a certes pas réussi à les produire sans contrepartie. Comme son oeuvre la plus fameuse, pile où s’élaborent des architectures d’une complexité inconnue, l’ordre et l’harmonie de l’Occident exigent l’élimination d’une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la terre est aujourd’hui infectée. Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité.

Les colonisateurs du XVIè siècle face aux Indiens

… Dans cette Hispaniola (aujourd’hui Haïti et Saint-Domingue) où les indigènes, au nombre de cent mille environ en 1492, n’étaient plus que deux cents un siècle après, mourant d’horreur et de dégoût pour la civilisation européenne plus encore que sous la variole et les coups, les colonisateurs envoyaient commission sur commission afin de déterminer leur nature. S’ils étaient vraiment des hommes, fallait-il voir en eux les descendants des dix tribus perdues d’Israêl? Des Mongols arrivés sur des éléphants? Ou des Ecossais amenés il y a quelques siècles par le prince Modoc? Demeuraient-ils des païens d’origine ou d’anciens catholiques baptisés par saint Thomas et relaps? (Relaps est le terme par lequel l’autorité religieuse désigne un adepte retombé dans ce qu’elle considère comme une hérésie) On n’était même pas sûr que ce fussent des hommes, et non point des créatures diaboliques ou des animaux. Tel était le sentiment du roi Ferdinand, puisqu’en 1512 il importait des esclaves blanches dans les Indes occidentales dans le seul but d’empêcher les espagnols d’épouser des indigènes « qui sont loin d’être des créatures raisonnables ». Devant les efforts de Las Casas (prêtre dominicain espagnol, célèbre pour avoir dénoncé les pratiques des colons espagnols et avoir défendu les droits des Indigènes en Amérique) pour supprimer le travail forcé, les colons se montraient moins indignés qu’incrédules: « Alors, s’écriaient-ils, on ne peut même plus se servir de bêtes de somme? »…..

Toutes ces commissions ont mis en lumière l’opinion que les colons avaient des Indiens: « Ils fuient les Espagnols, refusent de travailler sans rémunération, mais poussent la perversité jusqu’à faire cadeau de leurs biens; n’acceptent pas de rejeter leurs camarades à qui les espagnols ont coupé les oreilles.  Ils mangent de la chair humaine, ils n’ont pas de justice, ils vont tout nus, mangent des puces, des araignées et des vers crus… Ils n’ont pas de barbe et si par ahsard il leur en pousse, ils s’empressent de l’épiler. » Et comme conclusion unanime: » Il vaut mieux pour les Indiens devenir des hommes esclaves que de rester des animaux libres… »

Au même moment, et dans une île voisine (Porto-Rico selon le témoignage d’Oviedo) les Indiens s’employaient à capturer des blancs et à les faire périr par immersion, puis montaient pendant des semaines la garde autour des noyés afin de savoir s’ils étaient ou non soumis à la putréfaction. De cette comparaison entre les enquêtes se dégagent deux conclusions: les blancs invoquaient les sciences sociales alors que les Indiens avaient plutôt confiance dans les sciences naturelles, et, tandis que les blancs proclamaient que les Indiens étaient des bêtes, les seconds se contentaient de soupçonner les premiers d’être des dieux. A ignorance égale, le dernier procédé était certes plus digne d’hommes.

New York / Rio de Janeiro

Ceux qui déclarent New York laide sont seulement victimes d’une illusion de la perception. N’ayant pas encore appris à changer de registre, ils s’obstinent à juger New York comme une ville, et critiquent les avenues, les parcs, les monuments. Et sans doute, objectivement, New York est une ville, mais le spectacle qu’elle propose à la sensibilité européenne, est d’un autre ordre de grandeur au niveau d’un paysage artificiel où les principes de l’urbanisme ne jouent plus: les seules valeurs significatives étant le velouté de la lumière, la finesse des lointains, les précipices sublimes au pied des gratte-ciel, et les vallées ombreuses parsemées d’automobiles multicolores, comme des fleurs. La beauté de New York ne tient donc pas à sa nature de ville, mais à sa transposition,

Après cela, je me sens d’autant plus embarrassé pour parler de Rio de Janeiro qui me rebute, en dépit de sa beauté tant de fois célébrée. Comment dirai-je? Il me semble que le paysage de Rio n’est pas à l’échelle de ses propres dimensions. Le Pain-de-sucre, le Corcovado, tous ces points si vantés paraissent au voyageur qui pénètre la baie comme des chicots perdus aux quatre coins d’une bouche édentée. Presque constamment noyés dans la brume boueuse des tropiques, ces accidents géographiques n’arrivent pas à meubler un horizon trop large pour s’en contenter. Si l’on veut embrasser un spectacle, il faut prendre la baie à revers et la contempler des hauteurs; Du côté de la mer et par une illusion inverse de celle de New York, c’est la nature qui revêt l’aspect d’un chantier.

Mendicité (Inde) p153-154

La mendicité générale trouble plus profondément encore. On n’ose plus croiser un regard franchement, par pure satisfaction de prendre contact avec un autre homme, car le moindre arrêt sera interprété comme une faiblesse… Là aussi, on est contraint par le partenaire à lui dénier l’humanité qu’on voudrait tant lui reconnaître. Toutes les situations initiales qui définissent les rapports entre les personnes sont faussées, les règles du jeu social truquées, il n’y a pas moyen de commencer. Car voudrait-on même traiter ces malheureux comme des égaux, ils protesteraient contre l’injustice: ils ne se veulent pas égaux; ils supplient, ils conjurent que vous les écrasiez de votre superbe, puisque c’est de la dilatation de l’écart qui vous sépare qu’ils attendent une bribe ( que l’anglais dit juste: bribery) d’autant plus substantielle que le rapport entre nous sera distendu; plus ils me placeront haut, plus ils espéreront que ce rien qu’ils me demandent deviendra quelque chose. Ils ne revendiquent pas un droit à la vie; le seul fait de survivre leur paraît une aumône imméritée, à peine excusée par l’hommage rendu aux puissants.

Ils ne songent donc pas à se poser en égaux. Mais, même d’êtres humains, on ne peut supporter cette pression incessante, cette ingéniosité toujours en alerte pour vous tromper, pour vous « avoir », pour obtenir quelque chose de vous par ruse , mensonge ou vol. Et pourtant, comment se durcir, Car – et c’est ici qu’on n’en sort plus- tous ces procédés sont des modalités diverses de la prière. Et c’est parce que l’attitude fondamentale à votre égard est celle de la prière, même quand on vous vole, que la situation est si parfaitement, si totalement insupportable…

Cette altération des rapports humains paraît d’abord incompréhensible à un esprit européen. Nous concevons les oppositions entre les classes sous forme de lutte ou de tension… Mais ici, le terme de tension n’a pas de sens…

D’emblée on se trouve en déséquilibre vis-à-vis de suppliants qu’il faut repousser, non parce qu’on les méprise mais parce qu’ils vous avilissent de leur vénération… L’écart entre l’excès de luxe et l’excès de misère fait éclater la dimension humaine. Seule reste une société où ceux qui ne sont capables de rien survivent en espérant tout, et où ceux qui exigent tout n’offrent rien.

….

Tout Européen dans l’Inde se voit – qu’il le veuille ou non – entouré d’un nombre respectable de serviteurs, hommes-à-tout-faire que l’on nomme bearers. Est-ce le système des castes, une inégalité sociale traditionnelle ou les exigences des colonisateurs qui expliquent leur soif de servir? Je ne sais, mais l’obséquiosité qu’ils déploient réussit vite à rendre l’atmosphère irrespirable. Ils s’étendraient par terre pour vous épargner un pas sur le plancher, vous proposent dix bains par jour: quand on se mouche, quand on mange un fruit, quand on se tache le doigt… Et si vous n’agissez pas en toutes circonstances à la façon de leurs anciens maîtres britanniques, leur univers s’écroule… Le désarroi se peint sur leur visage; je fais précipitamment machine en arrière… puisque je dois payer du sacrifice d’un ananas le sauvetage moral d’un être humain.

 
Et plus loin voici un témoignage stupéfiant et significatif de cette mentalité:

Un jour, dans la ville basse (de Chittagong), j’arrêtai la voiture mise à ma disposition par le chef de district devant une boutique de bonne apparence où je voulus entrer: Royal Hair dresser, High class cutting, etc. Le chauffeur me regarde horrifié: « How can you sit there? » Que deviendrait en effet son propre prestige auprès des siens si le Master se dégradait, et le dégradait du même coup, en s’asseyant auprès de ceux de sa race? Découragé, je lui laisse le soin d’organiser lui-même le rituel de la coupe de cheveux pour un être d’essence supérieure. Résultat: une heure d’attente dans la voiture jusqu’à ce que le coiffeur ait terminé avec ses clients et rassemble son matériel; retour ensemble au Circuit House dans notre Chevrolet. A peine arrivés dans ma chambre aux douze commutateurs, le bearer fait couler un bain pour que je puisse, sitôt la coupe terminée, me laver de la souillure de ces mains serves qui ont frôlé mes cheveux.

 Voir aussi l’article sur les Bororos:

http://ribambelles.unblog.fr/2009/11/29/tristes-tropiques-les-bororos-extraits/
Et:     http://ribambelles.unblog.fr/2009/11/11/claude-levi-strauss/

 

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